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Randonnées
montagnardes dans la vallée de Masevaux en 1815.
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Récits extraits de Wanderungen durch die
Vogesen [Randonnées
à travers les Vosges.]
de Christian Moritz Engelhardt.
[traduits
par Henri Ehret.]
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Germaniste,
archéologue, publiciste, historien, cartographe, illustrateur,
Christian Moritz Engelhardt (1775-1858) était un Strasbourgeois aux
talents multiples. Grand voyageur également, il a laissé les narrations
de ses pérégrinations où s'expriment à la fois son amour romantique de
la nature et ses solides connaissances en géographie, géologie et
botanique.
Pour en savoir plus sur Christian
Moritz Engelhardt, accédez à sa page Wikipédia en
cliquant ici.
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Wanderungen
durch die Vogesen est paru à Strasbourg en 1821.
Les textes de cet article sont tirés du
chapitre II : Das Masmünster Thal [La vallée de
Masevaux] à l'exception du texte Rossberg
qui provient du chapitre I.
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Au printemps 1815, Christian
Moritz Engelhardt séjourne plusieurs semaines à Oberbruck chez son ami
Marc-René de Voyer d'Argenson. Celui-ci possède les forges de la
haute-vallée depuis son mariage en 1796 avec Sophie de Rosen, veuve de
Victor de Broglie, le dernier seigneur de Masevaux.
C'est à cette occasion qu'Engelhardt entreprend des excursions vers les
principaux sites montagnards de la haute vallée. À cette époque, le
tourisme pédestre est inexistant. Les chemins et sentiers ne sont pas
balisés et aucune carte ne renseigne le marcheur qui doit se confier à
un guide ou bien aller à l'aventure.
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- Les récits de
C.M. Engelhardt sont librement traduits de l'allemand. Pour faciliter
la lecture, les noms propres (localités, montagnes, rivières...) sont
ceux usités aujourd'hui sous leur forme française.
- Quelques passages d'intérêt secondaire n'ont pas été retenus.
- Les titres intermédiaires et les informations complémentaires de
l'auteur sont en rouge foncé.
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La
vallée de Masevaux, 1815.
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Situation générale de la vallée de Masevaux.
C'est
par le pont d'Aspach qu'on traverse la Doller, la rivière qui provient
de la vallée de Masevaux. Là on quitte la route militaire de Belfort
pour suivre celle de Giromagny. Après un peu plus de deux heures, on
prend un chemin secondaire longeant la Doller qui mène à Masevaux en
trois quarts d'heure.
Avant d'arriver à la petite ville, on rencontre les fonderies de fer de
M. d'Argenson puis, juste avant l'entrée, les blanchisseries de la
manufacture de coton Koechlin. Ici, on dirait des jardins à l'anglaise,
où la nature elle-même aurait joué le rôle de paysagiste pour réaliser
ce cadre romantique traversé par des eaux tumultueuses et dominé par un
rocher isolé étrangement jeté là. [le Ringelstein]
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Haut-fourneau
de M. Voyer d'Argenson à Massevaux.
(Lithographie
de Jean Mieg, 1824. Origine : Gallica)
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Filature,
tissage et blanchisserie de Mrs Nicolas Koechlin & Frères à
Massevaux.
(Lithographie
de Jean Mieg, 1823. Origine : Gallica)
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Masevaux est une
petite ville accueillante. L'ancienne église abbatiale, de construction
peu ancienne comme en témoigne son style, présente encore une apparence
imposante, mais son intérieur est en ruines et sert, semble-t-il,
d'entrepôt. Nous n'avons pas vérifié si le tombeau du fils du fondateur
du monastère, prétendument le prince Maso, petit-fils du duc Atticus,
qui se serait noyé dans la Doller vers 730, s'y trouve encore. Au
centre du bourg, le grand château autrefois seigneurial, entouré d'un
fossé, montre les caractères architecturaux de l'époque de Louis XIII. [cet
ancien château seigneurial était situé à l'emplacement actuel de
l'École des Abeilles.]
Masevaux
bénéficie d'une situation agréable au débouché de la vallée qui porte
son nom. Celle-ci est bornée d'un côté par les contreforts du Rossberg
en forme d'amphithéâtre et de l'autre par les épaulements du
Baerenkopf. Jusqu'au-delà
de Sickert et Niederbruck, le fond de la vallée reste assez étroit,
avec des herbages le long de la Doller. Sur les premières hauteurs
alternent cultures et forêts, offrant des vues romantiques sur les
cirques de la haute montagne et les petites vallées latérales qui en
descendent.
La vallée
s'élargit ensuite, formant une vaste prairie en amont de Kirchberg. La
petite église de ce village, perchée sur un rocher, offre un point de
vue pittoresque. La Doller traverse le centre de la vallée dans un
large lit qui s'enrichit des ruisseaux des vallées latérales. À
Wegscheid se trouve également une manufacture de fer blanc appartenant
à M. d'Argenson qui fournit des produits de haute qualité. De là, un
chemin longe la Doller, qui est encore un torrent de montagne, jusqu'au
village à qui elle a donné son nom : Dolleren. Quant à la route
principale, elle mène jusqu'à une vallée latérale, au débouché de
laquelle se trouve Oberbruck. C'est là que sont situés les principaux
établissements métallurgiques de M. d'Argenson : forges,
martinets et halles de stockage.
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La
vallée de Masevaux
(de
Niederbruck à Oberbruck)
(Lithographie de
S.Schifferdecker, publiée dans Excursion dans la vallée de
Massevaux par Jean-François Reitzer. I.D. l'Édition 2022.
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Les eaux qui
actionnent les machines proviennent de deux ruisseaux qui descendent
des vallons situés au-dessus d'Oberbruck. Le plus au sud, qui traverse
le hameau nommé Ermensbach, est capté à sa source par des barrages
formant deux étangs : les Neuweiher. Ces réservoirs permettent de gérer
l'utilisation de l'eau. L'autre qui provient en plus grande partie du
déversement du Sternsee, lac situé au-dessus de Rimbach, reçoit en plus
les eaux du versant occidental du Rossberg.
Il existe également dans la vallée de Masevaux une fonderie de cuivre
qui fabrique, entre autres, d'excellents cylindres. [la
cuivrerie créée à Niederbruck en 1809 par les associés Witz, Steffan et
Osswald]
La vallée de Masevaux se présente comme
un ovale au fond duquel s'élève le Ballon d'Alsace. Celui-ci constitue
une sorte de chapiteau auquel se raccordent les chaînes formant les
deux côtés de la vallée. La chaîne du nord comprend principalement le
massif du Gresson, puis les montagnes englobant le Sternsee et enfin
les sommets qui rejoignent le Rossberg. La chaîne du sud est formée par
la crête du haut Langenberg et le massif du Baerenkopf, déjà un peu
plus bas. Depuis la plupart des endroits de la vallée centrale, on a
vue sur le Ballon d'Alsace. Sur l'un des promontoires du Rossberg, en
direction des Vogelsteine, se dresse, tel un emblème, le Hirtzenstein,
un étrange rocher se terminant en double pointe.
Le haut de la vallée devient de plus en plus escarpé et sauvage. Après
Dolleren, on arrive au village de Sewen où la Doller descendant des
montagnes du sud reçoit les eaux qui s'écoulent du lac de Sewen. Ce lac
tourbeux est situé immédiatement à l'arrière du village ; il est
alimenté par les eaux conjointes du Ballon d'Alsace et de l'Isenbach.
La
vallée de Masevaux, et en particulier la vallée latérale dans laquelle
se trouve Oberbruck, est plus sauvage et plus élevée que celle de
Munster, de sorte que certaines plantes que je n'avais jusqu'à présent
trouvées que sur des crêtes très élevées, apparaissent ici à des
altitudes moindres. C'est le cas de la renoncule à feuilles d'aconit (Ranunculus
aconitiſolius) et du fenouil des montagnes (Aethusa
meum).
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Lac de Sewen, Alfeld, Isenbach.
Le 29
avril, en compagnie de M. Sontag, ingénieur des mines et l'un des
dirigeants des ateliers métallurgiques, j'ai visité la mine sur
l'Alfeld, une petite colline située au fond de la vallée, juste sous le
Ballon d'Alsace. Nous avons été surpris par une violente tempête de
neige et avons été complètement trempés. La mine est très intéressante,
on y trouve un excellent minerai brun, un minerai de fer de grande
qualité dans du quartz et du granit (en réalité de la syénite). Il faut
compter environ trois petites heures pour s'y rendre depuis
Oberbruck.
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On passe devant le lac de Sewen, situé dans
une prairie plate au sol tourbeux. Il est légèrement plus grand que le
Darensee. [Darensee : nom du lac
glaciaire à l'origine du Lac Vert.]
Le
trèfle d'eau (Menyanthes trifoliata) commence à apparaître ; j'ai déjà remarqué de
grandes tiges florales. J'ai également trouvé des violettes des marais (Viola
palustris).
Le lac de Sewen
à la fin du XIXe siècle.
Dessin
de G.Vuillier.
Origine de l'image : Gallica.
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Hier,
nous sommes allés dans une autre mine sur l'Isenbach, au sud-est du
Gresson. Le minerai est du même type que le précédent, mais fortement
entremêlé de quartz. En montant, noius avons longtemps admiré une
cascade dont l'écoulement mousseux est continu, mai qui s'arrête avec
la fonte des neiges. Depuis l'Isenbach, nous avons gravi le versant du Gresson, mais
sans atteindre le sommet. L'hiver y règne encore en maître, les arbres sont
toujours dépourvus de feuilles et le sol ne porte que les premières traces de
végétation. Nous sommes revenus par un long contrefort latéral du Gresson
recouvert d'une belle forêt appartenant à un certain Monsieur Huguenin de
Belfort. Dans la descente, mon aimable compagnon m'a montré une mine de
feldspath érodé, donc un pétunsé* tout
à fait adapté à la fabrication de porcelaine. On
en livre beaucoup à la verrerie de Wildenstein pour la
fabrication du verre blanc. Sur le chemin de l'Isenbach, j'ai trouvé du
du sceau-de-salomon verticillé (Convallaria verticillata). *[pétunsé
: feldspath employé pour fabriquer la porcelaine en Chine.]
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Sternsee [Lac des Perches.]
Dimanche dernier,
j'ai fait une intéressante excursion avec Monsieur M., directeur des
forges, au lac du Sternsee, au-dessus de Rimbach, à une heure et demie
d'Oberbruck. Le lac est situé au pied d'un sommet montagneux, dans une
cuvette entourée de pentes abruptes surmontées de falaises menaçantes.
Plus haut, sous la crête du Gresson, s'étend la marcairie appelée
Bers.
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Le
Sternsee au début du XIXe siècle.
Dessin de
J.Rothmuller, 1839.
Origine
de l'image : Gallica.
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À l'avant du lac, une vanne permet de
vidanger environ 18 pieds d'eau. Le lac semble avoir une profondeur
considérable ; on peut en faire le tour, mais à l'arrière de la
cuvette, il faut passer par des rochers escarpés. Je suis arrivé
jusqu'à cet endroit, mais pas plus loin. De là, la vue est très
pittoresque : on a la surface du lac devant soi et, au-delà, entre les
rochers qui forment un hémicycle, on aperçoit la plaine d'Alsace.
Le lac est situé à une altitude telle que les arbres qui l'entourent
étaient encore dépourvus de feuilles et que de grandes masses de neige
se maintenaient sur le versant nord. Les falaises environnantes sont
constituées d'une sorte d'argile schisteuse, peut-être aussi de
basalte érodé. J'ai également aperçu quelques blocs de granit
isolés.
Dans la pente, au sud-ouest du lac, on a commencé à exploiter un filon
de cobalt, mais le projet a été abandonné. Dans une cabane de marcaire,
un peu en dessous du lac, nous avons vu un morceau de ce minéral servir
de poids. Le débit du lac, dont l'eau est considérée comme quelque peu
malsaine, s'arrête complètement en été. Sur le chemin du retour, nous
avons évoqué l'histoire d'une belle et naïve paysanne qui, lorsque son
amoureux avait dû partir avec la garde nationale mobile, était, par
fidélité, venue se promener dans cette solitude plutôt que d'assister
au bal du village.
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Sewen, Wegscheid.
Le jour de l'Ascension, j'étais avec le même
ami à Sewen où avait lieu la kermesse. Comme nous y étions allés un peu
tard, nous avons croisé une foule de paysans, hommes et femmes, venus
des environs et aussi de plus loin, qui rentraient chez eux. Leur
procession offrait un spectacle des plus charmants dans la vallée
verdoyante. Nous avons visité le lac de Sewen et cueilli du trèfle
d'eau en fleurs, cette jolie décoration printanière des eaux
tourbeuses. Nous avons également attrapé à la main de petites
lamproies, appelées "sept-œil" en français, probablement la lamproie
de Planer (Petromyzon planeri).
Pour ne rien
omettre des curiosités de cette région, je dois mentionner les mines
vieilles de plusieurs siècles que j'ai récemment visitées à
Hinterwegscheid [aujourd'hui
rue du Soulzbach à Wegscheid]. Il existe
encore une galerie dans laquelle on peut entrer debout ; les gens
affirment qu'on peut y marcher pendant une heure entière et même une
journée entière si aucun éboulement ne l'empêche. En dessous se trouve
un puits dans la roche de quelques pieds de diamètre seulement mais qui
serait profond de plus de 200 pieds. La tradition locale veut qu'il ait
été creusé pour extraire de l'or et de l'argent ;
d'autres pensent qu'il s'agissait de cuivre
probablement mélangé à des métaux précieux. Dans tous les cas, il
s'agissait d'ouvrages considérables. L'eau pour alimenter les moulins
et les broyeurs était acheminée depuis Oberbruck sur plus d'une lieue
par un canal artificiel contournant la montagne. Il en reste encore des
traces visibles. Enfin, la
légende raconte que lorsque l'entrepreneur s'est ruiné dans cette
affaire, il s'est noyé avec ses ouvriers dans le puits qu'ils avaient
eux-mêmes creusé.
Avec l'avancée du printemps, le charme
de la nature dans cette vallée montagneuse devient chaque jour plus
pénétrant. Un de mes points de vue préférés se trouve tout près
d'Oberbruck, à Wegscheid, près de la manufacture de fer blanc. Devant
soi, une vaste prairie entourée de montagnes qui, ici se rapprochent,
là s'éloignent en présentant toutes sortes de configurations
pittoresques. Au milieu, le torrent montagnard rugit en une chute
puissante sur ses éboulis de granit. Aux extrémités, là où la vallée
disparaît à la vue et semble se refermer, plusieurs petits villages.
L'un avec son clocher carré en haut d'une éminence escarpée, les autres
avec leurs clochers pointus recouverts de tôle qui étincellent au
soleil, offrent une vue charmante. Au pied du barrage qui détourne
l'eau vers la fabrique, je m'amuse à regarder les alevins de truites filer à toute vitesse comme des
flèches d'argent.
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Alfeld.
Le 28 mai, j'ai fait une belle randonnée en
montagne avec Monsieur B., et le lendemain, je suis retourné seul vers
le fond de la vallée à l'arrière du lac de Sewen. A côté du chemin
menant à l'Alfeld, une cascade s'est frayé un chemin dans les sombres
crevasses rocheuses. Son bruit est terrible. La chute d'eau a creusé un
profond bassin dans la roche. Sur le chemin, j'ai trouvé de l'asaret (Asarum).
À l'Alfeld, ces eaux puissantes qui proviennent du Ballon d'Alsace et
de l'Isenbach passent par un passage tellement rétréci entre les flancs
rocheux qu'il serait possible, à un coût relativement faible, de
construire un lac artificiel avec un système de barrages et d'écluses.
Un tel réservoir serait d'une grande utilité pour les manufactures de
la vallée, et au-delà, pour tous les riverains de la Doller qui, en
été, est très pauvre en eau. Malheureusement, il n'a jamais été
possible de s'entendre sur la mise en commun des ressources pour
réaliser cet investissement.
[Ce
paragraphe révèle que l'idée d'un lac de barrage à l'Alfeld était déjà
présente au tout début du XIXe siècle. Le lac sera inauguré en 1888.]
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Baerenkopf.
Je me trouvais hier sur le versant sud de la
vallée, dans le massif du Baerenkopf. Vers le sommet, il y a des
rochers proéminents et des amas de blocs empilés les uns sur les
autres. Je pense que la plupart sont du basalte. Parmi les morceaux de
roches, beaucoup ressemblaient à du porphyre ou à de la pierre
d'amande. Depuis le point culminant,
la vue vers Belfort était tout à fait dégagée. Je me suis alors
persuadé qu'on m'avait donné des informations
erronées selon lesquelles le Baerenkopf était le plus haut sommet de la
vallée. En réalité, il n'atteint ni l'altitude du Ballon d'Alsace, ni
même celle du Rossberg ou du Gresson.
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Le
Baerenkopf.
A l'horizon, le Ballon d'Alsace.
La cabane au
premier plan date de 1909.
Origine
de l'image : carte postale.
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Ballon d'Alsace.
Pour désigner
cette montagne, Christian Moritz Engelhardt utilise exclusivement
l'appellation "Ballon de Giromagny." Dans le passé, ce sommet était
nommé également "Ballon de Saint-Maurice" et "Ballon de Lorraine."
Cependant le nom "Ballon d'Alsace" est attesté dès 1770.
Nota : l'actuelle route
de Sewen jusqu'au Ballon d'Alsace n'existait pas en 1815. Elle n'a été
ouverte qu'en 1917. Voir
ici.
J'ai
enfin fait une excursion avec Monsieur M. au Ballon d'Alsace que les
gens d'ici, bien qu'ils parlent allemand, appellent "Ballon" et non
"Belchen" comme il est d'usage pour le Ballon de Guebwiller. Je suis
maintenant convaincu que le Ballon de Guebwiller, par rapport au Ballon
d'Alsace, est plus élevé et offre une vue plus grandiose.
Nous avons commencé à monter à Sewen. Après une ascension assez raide,
mais jamais difficile, nous avons atteint le Langenberg, une crête
presque aussi haute que le Ballon qui permet l'accès le plus facile
depuis ce côté. L'altitude du Langenberg est confirmée par la présence
de la gentiane jaune (Gentiana lutea),
d'ailleurs uniquement sous forme de feuilles. La pensée des Vosges (Viola
grandiflora) est également fréquente, mais à part cela, nous
n'avons trouvé que peu ou pas de plantes.
Bien que l'horizon ait été extrêmement brumeux, les Alpes se montraient
sous leur plus beau jour. D'ici, la vue vers l'Alsace n'était pas très
étendue ; en revanche, on avait un beau panorama sur Belfort
et la
Franche-Comté. Nous avons d'abord dû passer par quelques rochers
escarpés, puis dans un petit bois où on coupait des fascines pour les
travaux de fortification. Après une courte descente puis une remontée,
nous avons atteint le col dominé par le sommet arrondi du Ballon.
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Le
Ballon d'Alsace vers 1900.
Origine
de l'image : carte postale.
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Vers le sud, la
vue n'était pas différente de celle qu'on avait depuis le Langenberg.
Au sud-ouest, on apercevait les imposants sommets, encore partiellement
recouverts de neige, du Ballon de Servance et du Ballon de
Saint-Antoine. Au nord-ouest, par-dessus le Rossberg et les montagnes
environnantes, le Ballon de Guebwiller dressait fièrement sa tête. Dans
la longue auberge située sous le sommet, nous nous sommes régalés de
pain et de lait.
À proximité du sommet, une grande et belle route militaire zigzague sur
le versant est. Elle relie Lunéville à Giromagny et Belfort.
D'importants travaux de fortification de ce passage sont en cours. Nous
nous sommes rendus sur le point culminant où nous avons profité d'une
belle vue sur la vallée de Saint-Maurice. Sous nos pieds, surtout des
gentianes et de grandes fleurs de la Trinité. Depuis cette position
dominante, nous avons pu
vérifier que la carte de Cassini représente fidèlement le relief de la
vallée de Masevaux. A l'arrière-plan, le Ballon d'Alsace, au sud, la
crête du Baerenkopf et au nord celle du Gresson. Derrière celui-ci
apparaît, un peu plus à l'est, le Rossberg, qui forme le faîte avant de
la vallée de Saint-Amarin.
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La vallée de Masevaux sur la carte de Cassini.
La
carte de Cassini est le premier ensemble de cartes établi à l'échelle
du royaume de France. Les relevés ont été réalisés par plusieurs
membres de la famille Cassini entre 1756 et 1815. Origine
de l'image : https://www.geoportail.gouv.fr/carte
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Au sommet, personne n'a su nous indiquer un chemin de
descente en direction du Gresson et on nous a renvoyés vers le
Langenberg. Bien que sans guide, nous avons quand même entrepris de
trouver un passage entre les falaises abruptes qui rappelaient celles à
l'ouest du Hohneck. Ces rochers en syénite, où subsistaient des champs
de neige, ne laissaient souvent que de rares interstices où il fallait
se faufiler. Heureusement, nous avons
trouvé un sentier, pas tout à fait sans danger, qui nous a conduits
jusqu'à l'Alfeld. Ce sentier
de chèvres avait en fait été creusé par l'eau d'une source finissant
par presque former une cascade. Le long du filet d'eau poussaient la
benoîte des ruisseaux (Geum rivale), la saxifrage
étoilée (Saxifraga stellaris) et des aconits qui
n'étaient pas encore en fleurs.
Après nous être
reposés à l'Alfeld dans la cabane des mineurs, nous avons repris le
chemin d'Oberbruck où nous sommes arrivés vers une heure et demie,
après être partis à cinq heures et quart du matin.
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Vogelsteine.
Lorsque
Christian Moritz Engelhardt a entrepris cette excursion, il ignorait
les noms des rochers auxquels lui et son ami ont été confrontés. Plus
tard, on lui a indiqué le nom Falkenstein qu'il a utilisé dans son
livre. Cependant, la description des rochers et leur localisation ne
correspondent pas au Falkenstein des cartes actuelles qui est situé
plus d'un kilomètre au sud du Sattelboden. Les rochers dont il est
question ci-dessous sont les Vogelsteine et autres roches volcaniques
surplombant la forêt des volcans de Wegscheid. A noter toutefois que
sur la carte du club vosgien éditée en 1900, cet endroit est encore
nommé "Vogel-oder Falkensteine."
Alors que je m'apprêtais à quitter ce havre de paix niché au cœur d'une
nature majestueuse pour rejoindre Paris, ville tumultueuse mais si
riche en sciences et en arts, mon envie de visiter le fameux Rossberg,
à la limite de la vallée de Saint-Amarin, était plus vive que
jamais. C'est dans
ce but que je me mis en route, en compagnie de Monsieur M. qui m'avoua
par la suite n'avoir prévu qu'une petite promenade matinale. Mon
compagnon me conduisit au fond de la vallée latérale derrière Wegscheid
jusqu'au pied du but de notre sortie, le Rossberg. Monsieur M. voulait faire demi-tour, mais je l'ai
fait changer d'avis en lui promettant qu'au sommet il y aurait des
marcairies où il pourrait prendre son petit-déjeuner. Nous avons d'abord remonté le lit d'un ruisseau
presque asséché, puis nous avons quitté cette sorte de charmille
naturelle pour monter, toujours tout droit, sur un tapis d'herbe fort
glissant. La pente devenait de plus en plus raide, si bien que nous ne
pouvions presque plus nous tenir debout. Nous nous sommes rapidement retrouvés si haut que
lorsque nous avons regardé derrière nous, nous avons eu le vertige. Il
restait une bonne distance à parcourir sur ce gazon nu jusqu'à une
petite coupe de bois que nous n'avons atteinte qu'en rampant parfois à
quatre pattes.
Nous avons poursuivi l'escalade en nous accrochant à
des buissons clairsemés et des arbustes d'hellébore.
Alors que nous pensions être arrivés au sommet, d'imposantes falaises
nous ont barré le chemin. Nous avons finalement découvert un étroit
passage entre deux blocs mais, plus haut, nous nous sommes à nouveau
heurtés à un mur rocheux. Là aussi, une fissure de la largeur d'un
étroit sentier nous a permis de progresser. Soudain,
une paroi de pierre transversale plus haute qu'un homme nous a empêchés
d'avancer plus loin. L'angoisse nous a gagnés à l'idée de devoir
rebrousser chemin sur ce sentier terriblement raide.
J'ai demandé
alors à Monsieur M. de me faire la courte
échelle : si je réussissais à atteindre le dessus du rocher, je
pourrais ensuite, en lui tendant la main, le hisser à son tour. Ce plan
réussit. Grâce à sa force et son agilité, en retirant ses chaussures et
en s'arc-boutant comme un ramoneur, et aussi un peu à l'aide de mes
mains qui le tiraient, il a pu me rejoindre en haut de l'obstacle. Et
c'est ainsi, après avoir encore grimpé un peu, que nous avons atteint
le plateau sommital. Dans les proches environs, nous avons à nouveau vu
des rochers effrayants disposés de façon étrange. Isolés les uns des
autres, ils s'échelonnaient en formant un amphithéâtre épousant l'arc
du cirque montagnard. Dans les dépressions entre les rochers, j'ai
cueilli la belle centaurée des montagnes (Centaurea montana),
puis la jolie saxifrage paniculée (Saxifraga aizoon)
dont les feuilles dentelées de blanc forment des rosettes comme la
joubarbe.
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Le site des rochers des Vogelsteine surplombant
la forêt des volcans de Wegscheid.
Origine
de l'image : https://www.francebleu.fr/
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Une
fois sur la croupe de la montagne, la marche était facile et nous avons
poursuivi notre ascension jusqu'au point culminant. Sous nos pieds, au
nord, la vallée de Saint-Amarin, et juste en face, le Ballon de
Guebwiller. Derrière nous, dans les profondeurs de la vallée de
Masevaux, le Ballon d'Alsace. Après avoir profité du paysage, nous nous
sommes hâtés vers une ferme d'altitude. Le marcaire, du nom de
Lutenbacher de Thann, nous a servi un excellent lait caillé, du beurre
et des pommes de terre.
Pour le retour, on nous a indiqué un chemin moins périlleux qui passait
à côté d'une autre cabane de marcaire. Nous avons admiré une dernière
fois, mais cette fois-ci depuis un endroit sûr, nos formidables
rochers. Le sentier descendait en zigzaguant à flanc de montagne, si
abrupt qu'il a réveillé le vertige dont nous avions souffert dans la
matinée. Nous sommes toutefois rentrés sains et saufs à la maison en
passant par Rimbach. Nous étions partis à six heures et demie du matin
et sommes arrivés à Oberbruck vers trois heures.
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Rossberg.
La randonnée vers
le Rossberg a eu lieu quelques années après celles décrites
précédemment. C.M. Engelhardt
a gravi le Rossberg au départ de Saint-Amarin en compagnie d'un groupe
d'amis, hommes et femmes.
L'ascension du Rossberg était prévue pour le
lendemain. Mais au matin, le ciel est gris et des averses de pluie
balayent la vallée. Pourtant les vaillantes pèlerines ne se sont pas
découragées : "En avant, montons !" telle a été leur décision. La
chance sourit aux audacieux, dit l'adage.
Juste en aval de Saint-Amarin, nous traversons la Thur puis, à
Malmerspach, nous montons à gauche en longeant une corniche. Une forêt
luxuriante nous accueille ; le sentier suit un ruisseau qui sautille de
cascade en cascade. Le chemin
est si vert, si charmant, que nous oublions la pluie qui, doucement,
nous pénètre. Nous ne prêtons pas attention à l'anneau de nuages qui
ceinture la forêt comme une couronne. Chaque
rayon de soleil qui se faufile à travers l'ondée est accueilli comme du
beau temps.
Après une longue
ascension, la
forêt est derrière nous, les hautes chaumes nous accueillent. Nous nous
abritons dans la première cabane de marcaire que nous rencontrons. Là,
nous séchons nos vêtements et préparons les pommes de terre pour le
repas. Seuls les botanistes bravent les intempéries et gravissent les
sommets ; là, à l'extrême est, le Thannerhubel, et derrière, la pointe
du Rossberg. Les plus persévérants sont récompensés par une vue rare.
La plaine du Rhin et les vallées de Masevaux et de Saint-Amarin
brillent au soleil. Les nuages flottent le long de la chaîne de
montagnes. Tandis que le brouillard s'accroche densément aux zones
boisées, la lumière illumine les champs et les prairies.
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Une
marcairie du Rossberg, un siècle après le passage de
C.M. Engelhardt. A l'arrière-plan, le sommet du massif.
Origine
de l'image : carte postale.
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Mais soudain, au
coin de la montagne, le tonnerre gronde. Un épais brouillard tombe ; il
nous enveloppe et cache le sentier. Même le guide perd son chemin. Par
bonheur, nous percevons l'appel de nos amis qui résonne sur les chaumes
et nous guide vers la marcairie. À présent, le temps est déchaîné, la
pluie tombe à torrents. Nous partageons le refuge avec de sympathiques
bergers. Nos aventures du matin et celles que nous vivons encore sont
les sujets de conversations animées lors du festin haut en couleurs
dégusté près du foyer où chante une énorme bouilloire à café.
Peu à peu, les brumes se
dissipent et le soleil revient. Tout nous
invite désormais à partir, mais nous devons encore patienter car un
ultime nuage orageux passe en semblant nous défier, mais c'est le
dernier.
Pendant
le peu de temps que nous avons passé sur les chaumes, nous avons
cueilli la saxifrage paniculée (Saxifraga aizoon) en
grande quantité et dans le plus bel état de développement, l'aconit
tue-loup (Aconitum lycoctonum),
la scabieuse luisante (Scabiosa lucida), l'orpin à
feuilles épaisses (Sedum dasyphillum), l'athamante
oréoséline (Athamanta oreoselinum), la rose des
Alpes (Rosa alpina), la rose pimprenelle (Rosa
pimpinellifolia) et la rose de France (Rosa gallica).
Nous avons observé que la gentiane
jaune n'apparaît pas sur les hauteurs du Rossberg. Dans cette vallée,
on ne la trouve que sur le Gresson, le Ballon d'Alsace et le Langenberg
qui le jouxte.
N'oublions pas
les bovins ! En les croisant, nous sommes impressionnés par les
magnifiques troupeaux qui font la réputation de ces pâturages. Par sa
terrible puissance, le taureau se pose en défenseur de la renommée du
cheptel !
La haute montagne
nous réserve encore une merveille. Au détour d'un buisson, on se
retrouve en face d'un labyrinthe rocheux qu'autrefois j'avais escaladé
par le bas. Les masses des Vogelsteine dressent leurs fronts imposants.
Chaque rocher est un géant haut comme une maison, séparé de quelques
pas seulement de son inquiétant acolyte. Ils se succèdent ainsi, rangée
après rangée, entourant ce cirque dantesque comme si les Titans
s'étaient pétrifiés ici. En contrebas, un précipice vertigineux
décourage hommes et bétail d'approcher cet effrayant parc aérien où la
flore de montagne la plus riche, d'un vert éclatant, s'épanouit dans
toute sa splendeur.
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Les
botanistes demandent en vain de prolonger leurs cueillettes. Les dames,
après s'être réjouies du spectacle de ces rares monstres rocheux,
veulent à présent redescendre car la pluie continue d'être menaçante et
la vallée est encore lointaine. Enfin, par
un chemin creux et escarpé, nous atteignons Rimbach où les eaux du
Sternsee rejoignent le ruisseau que nous venons de suivre. Nous
traversons Horben puis Oberbruck. Notre vieille amitié avec M.
d'Argenson nous inciterait à nous y arrêter, mais nous poursuivons vers
la destination finale de notre expédition, Masevaux, où nous attend une
excellente auberge.
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Henri Ehret, février 2026.
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l'auteur.
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Sources :
-
Wanderungen durch die Vogesen de Christian
Moritz Engelhardt, disponible sur
le site Gallica.
- Wikipédia.
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